le Père Martin et la jeune femme

Quelques ivrognes attardés passèrent, mais le vieux cordonnier ne les regarda seulement pas. Puis arrivèrent les marchandes avec leurs petites charrettes. Il les connaissait trop bien pour faire grande attention à elles.

Mais, au bout d’un heure ou deux, ses regards furent attires par une jeune femme, misérablement vêtue, portant un enfant dans ses bras. Elle était si pâle, si décharnée, que le cœur du vieillard s’émut. Peut-être cela le fait penser à sa fille. Il ouvrit la porte et l’appella.

— Hé ! dites donc !

La pauvre femme entendit cet appel et se retourna, surprise. Elle vit le Père Martin qui lui faisait signe d’approcher.

— Vous n’avez pas l’air bien portante, ma belle. («ma belle» est la locution la plus fréquemment employée dans le vieux Marseille. Elle s’applique indistinctement aux poissardes de la halle Vivaux, aux blanchisseuses du lavoir public et à toutes les femmes jeunes ou vieilles, riches ou pauvres, qui ont affaire dans ces quarters-là.)

— Je vais à l’hôpital, répondit la jeune femme. J’espère bien qu’on m’y recevra avec mon enfant. Mon mari est sur la mer et voilà trois mois que je l’attends.

«Comme j’attends mon fils» pensa le cordonnier.

— Il ne revient pas, et cependant je n’ai plus le sou et je suis malade. Il faut bien que j’aille à l’hôpital !

— Pauvre femme ! dit le vieillard attendri. Vous mangerez bien un morceau de pain en vous réchauffant. – Non ?

— Au moins une tasse de lait pour le petit. Tenez, voilà justement le mien, que je n’ai pas encore touché. Chauffer-vous et laissez-moi le marmot. J’en ai eu, moi, dans le temps ; je sais comment ça se manipule. Il a une crâne mine, le vôtre. Quoi ! Vous ne lui avez point mis de souliers ?

— Je n’en ai point, soupira la pauvre femme.

— Attendez donc. J’en ai une paire, là, qui va faire l’affaire.

Et le vieil ouvrier, au milieu des protestations et des remerciements de la mère, alla cherchez les souliers qu’il avait regardés la veille et les mit aux pieds de l’enfant. Ils lui allaient admirablement.

Martin étouffa un soupir cependant, en se séparant de son chef-d’œuvre, de ce qu’il avait fait de mieux en sa vie.

«Bah ! se dit-il. Je n’en ai plus besoin pour personne, maintenant.» Et il revint auprès de la fenêtre. Il se mit à regarder d’une façon si anxieuse que la femme en fut surprise.

— Qu’est-ce que vous regardez là ? interrogea-t-elle.

— J’attends mon Maître, répondit Martin.

La jeune femme ne comprit pas ou ne se soucia pas de comprendre.

— Connaissez-vous le Seigneur Jésus ? lui demanda-t-il.

— Certainement, répondit-elle en faisant la signe de la croix. Il n’y a pas si long temps que j’ai apprise mon catéchisme.

— C’est lui que j’attends, reprint le vieillard.

— Et vous croyez qu’il va passer par là ?

— Il me l’a dit.

— Pas possible ! Oh ! que j’ainerais rester avec vous, pour le voir moi aussi, si c’est vrai… Mais vous devez vous tromper. Et puis, il faut que je m’en aille pour être reçu à l’hôpital.

— Savez-vous lire ? dit le cordonnier.

— Oui.

— Eh bien. Prenez ce petit livre, reprit-il en lui mettant dans les mains un fragment de l’Évangile. Lisez-le attentivement, et ce ne sera pas tout à fait comme si vous le voyiez, mais ce sera presque la même chose, et peut-être le verrez-vous plus tard.

La jeune femme prit le livre d’un air de doute, s’éloigna en disant merci, et le vieillard reprit son poste auprès de la fenêtre.

— à suivre —

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À propos de Bob Goodnough

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