Ruben Saillens et Léon Tolstoï

[Dans des prochains jours, je voudrais publier dans cet espace un conte de Noël de Ruben Saillens.  Mais premièrement, en guise d’introduction, je vous présente l’information suivant  Cela sert aussi comme preuve que le récit bien connu du cordonnier ne trouve pas son origine du célèbre romancier russe Léon Tolstoï, mais bien du pasteur Baptiste français Ruben Saillens.]

Parmi les récits contenus dans ce recueil, explique Ruben Saillens dans la préface à ses Récits et Allégories (en 1889), il en est un qui, traduit à notre insu en anglais sans nom d’auteur, eut la bonne fortune de tomber sous les yeux de l’illustre romancier russe [Léon Tolstoï]. Il le traduisit dans sa langue avec quelques variantes, et nous ne fûmes pas peu surpris, il y a quelques mois, de trouver notre récit, traduit du russe en français, dans un volume des œuvres de Léon Tolstoï. Nous lui écrivîmes, et voici sa réponse :

Iasnaïa Poliana, octobre 1888

Monsieur,

Je suis vraiment désolé de vous avoir causé de la peine et je vous prie de me pardonner ma faute, qui est bien involontaire, comme vous allez voir :

Il paraît en Russie une feuille mensuelle très peu répandue : le Rabochie c’est-à-dire l’Ouvrier. Un de mes amis me donna le numéro de ce journal dans lequel se trouvait une traduction et une adaptation à la vie russe de votre récit le Père Martin, sans nom d’auteur, en me proposant de proposer ce récit pour en faire un conte populaire. Le récit me plut beaucoup ; je ne fis que changer un peu le style et ajouter quelques scènes et le remis à mon ami pour le publier sous mon nom, comme cela était convenu non seulement pour le Père Martin, mais même pour les récits qui étaient de moi. Pour la seconde édition, l’éditeur me pria de lui accorder le droit de mettre mon nom aux récits qu’il avait reçus de moi. J’y consentis sans penser que parmi ces récits, dont huit étaient de moi, le récit Martin ne l’était pas. Mais comme il avait été refait par moi, l’éditeur y mit mon nom comme aux autres.

Dans l’une des éditions rédigées par moi, je fis ajouter au titre : Là où est l’amour, là est Dieu, la parenthèse : emprunté de l’anglais, l’ami qui m’avait donné le journal m’ayant dit que le récit était d’un auteur anglais. Mais, dans mes œuvres complètes, on a omis la parenthèse et le traducteur a fait la même chose.

C’est ainsi, monsieur, qu’à mon grand regret je me suis rendu coupable envers vous d’un plagiat involontaire, et c’est avec le plus grand plaisir que je constate ici par cette lettre que le récit : Là où est l’amour, là est Dieu n’est qu’une traduction et une adaptation aux mœurs russes de votre admirable récit Martin.

Je vous prie, monsieur, d’excuser ma négligence et de recevoir l’assurance de mes sentiments fraternels.

Léon Tolstoï.

Une décennie plus tard, devant la persistance de l’attribution à Tolstoï de son récit, notamment aux Etats-Unis, Ruben Saillens proteste de nouveau. Léon Tolstoï lui répond une seconde fois (cette lettre est reproduite en fac-similé dans l’ouvrage de Marguerite Wargenau-Saillens, Ruben et Jeanne Saillens, évangélistes, Les Bons Semeurs, Paris, 1947, p.232):

Monsieur,

Comme je vous l’ai écrit, dans toutes les éditions russes qui se font de mes écrits, il est dit que le récit: Là où est l’amour, là est Dieu, est emprunté à une traduction faite du français (et qui n’est autre chose que votre récit : Le Père Martin). Pour ce qui est des traductions qui se font de votre récit en Amérique ou ailleurs, il m’est tout à fait impossible de les contrôler, d’autant plus qu’il y a plus de quinze ans que je me suis dédit de tous mes droits d’auteur pour tous mes ouvrages parus après 1881 en Russie, de même qu’à l’étranger.

Recevez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.

20 mars 1899

Léon Tolstoï.

 

 

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